En tant que passionné de rap français depuis plus de deux décennies, j’ai assisté à plusieurs concerts de Nekfeu, et j’ai toujours ressenti une énergie unique, un mélange de poésie urbaine, de messages engagés et d’une communion intense entre l’artiste et son public. Tout comme pour le phénomène PLK récemment en concert à Paris, les shows de Nekfeu provoquent un engouement authentique, parfois débordant de débats politiques, comme cela a été récemment mis en lumière par une discussion animée sur Reddit.
Un public de plus en plus divisé : entre conscience politique et consommation musicale
La question qui a enflammé le forum était simple mais dérangeante : « En 2024, en tant que nouveaux auditeurs, est-ce que ça vous choque ? » Ce fil de discussion est révélateur d’un phénomène plus large : l’étonnement suscité par certains jeunes fans de rap qui se reconnaissent dans les idées de l’extrême droite. Une contradiction pour beaucoup d’anciens auditeurs.
Octave__Parango : « J’ai connu le hiphop fin des années 90 […], depuis le début on a toujours retrouvé un ego trip […] mais jamais on a eu besoin de rappeler que le hiphop n’est pas la musique de l’extrême droite. Vraiment en 2024 avoir besoin de le rappeler ? »
Cet avis fait écho chez de nombreux anciens aficionados du rap conscient. Pour eux, le rap a toujours été un outil de contestation sociale. Pourtant, l’évolution du public et l’essor du rap mainstream changent la donne.
La récupération politique de la musique : quand les meetings usent des hits rap
Un des sujets les plus débattus reste l’utilisation de chansons de rap (Jul en tête) dans les meetings politiques, notamment ceux de l’extrême droite. Une controverse juridique et morale qui divise :
Top-Information-220 : « Quand tu vois que l’extrême droite utilise des sons de Jul pour monter sur scène… c’est que ça va pas non. »
Mwakay : « Non, ils doivent payer la SACEM pour ça. Il a le droit de s’opposer à ce que sa musique soit associée à une cause qu’il ne soutient pas. »
Je confirme : en tant qu’ancien collaborateur dans la production musicale, je peux témoigner que les artistes n’ont pas toujours le contrôle total sur la diffusion de leur musique. Les droits sont parfois entre les mains de labels ou d’organismes de gestion collective comme la SACEM. Toutefois, l’artiste peut invoquer son droit moral, soulignant encore une fois l’importance de sa prise de parole publique.
Des positions engagées saluées… ou vivement critiquées
Certains artistes, comme Houdi ou Nekfeu, n’hésitent plus à afficher clairement leur hostilité au vote d’extrême droite. Cela peut choquer certains fans, mais c’est un retour aux racines du rap engagé :
Fafuh : « Respect à l’artiste d’avoir fait cette annonce publique […] les messages simples et efficaces sont importants, et dans l’identité du rap. »
HauntingFalcon2828 : « Y’a besoin d’un retour au rap conscient et j’pense sérieusement que ça va arriver bientôt. »
Cette posture, qui peut paraître clivante, est saluée comme courageuse par d’autres. Elle interroge sur la posture des artistes actuels, souvent accusés d’être devenus des marques plus que des voix.
L’essor du rap individualiste : le virage qui laisse certains fans désemparés
Une autre voix récurrente du forum pointe l’évolution du contenu des textes :
jeanjeanmcguffin : « Le rap c’est devenu de droite depuis pas mal d’années, ça parle que de grosses thunasses, de choper des meufs, de gros cube, bref d’accumuler les richesses. »
Un constat partagé par plusieurs fans old-school. En effet, à partir des années 2010, avec l’arrivée massive du trap et du cloud rap, les valeurs de réussite individuelle, de luxe et de performance ont pris le pas sur les textes militants.
J’ai moi-même ressenti cette bascule, en assistant à un concert de SCH, où l’ambiance était plus proche d’un show festif que d’un moment introspectif. Pourtant, l’émotion collective est toujours présente, preuve que le rap évolue sans renier ses fondements.
Une génération plus politisée qu’on ne le pense… ou désabusée ?
Les débats sur Reddit montrent aussi un clivage générationnel. Beaucoup de jeunes se disent désabusés par la politique, et certains se tournent vers l’extrême droite non pas par conviction, mais par rejet du système :
MrPigcho : « Je ne vis plus en France depuis longtemps mais il me semble que l’extrême droite a fait un gros travail pour se ‘démarginaliser’ […]. Le rap lui-même a changé. […] C’est pas étonnant qu’il y ait plus de gens qui aiment le rap ET votent à l’extrême droite. »
Je le remarque aussi lors de discussions avec des jeunes en master de musicologie. Leur intérêt n’est pas tant de savoir si le rap est de gauche ou de droite, mais s’il exprime une authenticité. Et cela passe parfois à côté du contexte historique et social du hip-hop.
Conclusion : peut-on aimer Nekfeu et voter Bardella ?
La réponse est complexe. Peut-on écouter du rap sans adhérer à son héritage contestataire ? Oui. Mais de nombreux artistes et fans rappellent que cette musique est née d’une urgence sociale, d’un cri collectif qui reste d’actualité aujourd’hui.
Concerts & événementsOrelsan en tournée 2024 : dates, villes et où trouver vos billetsCar au fond, comme le dit Slydeery : « Le rap, comme beaucoup de musiques contestataires, c’est un besoin de dire merde au système. »
Et pour certains artistes, voir ce cri récupéré ou ignoré est plus qu’un choc : c’est une trahison.







